Libertalia, une pièce de théâtre.

 (par Ranrik).

(Créée à Lannemezan, rejouée à Tarbes. Une nouvelle série de représentations est en préparation à Toulouse)

Les personnages :

Capitaine Misson : Misson est le fils d’une riche famille Française, provençale plus exactement. Le grand nombre d’enfants de la famille ne laisse pourtant pas d’autre choix au jeune homme que celui de ne compter que sur lui-même, et c’est sur recommandation de son père qu’il appareille à bord du Victoire, commandé par le capitaine Fourbin. Au large de la Martinique, Fourbin, son second et ses trois lieutenants sont tués par la première bordée d’un navire Anglais. Misson prend le sabre de Capitaine, et avec Carracioli lui aussi à bord du bateau, ils dirigent l’équipage au combat qu’ils remportent finalement. Promu Capitaine par les marins sur la suggestion de Carracioli, Misson édicte avec son équipage des lois égalitaires inconnues à la marine de l’époque et qui préfigurent ce que sera « Libertalia ».

 

Carracioli : Prêtre défroqué monté sur le Victoire à l’invitation de Misson, il nourrit très tôt l’ambition de naviguer pour son propre compte, avec son ami et leurs camarades de bord. L’attaque Anglaise évoquée précédemment lui donnera l’occasion qui lui manquait.

 

« Calico Jack » : De son vrai nom Jack Rackham, c’est le célèbre pirate.

 

Ann Bonny : Fille d’avocat, bourgeoise, elle s’embarque sur le bateau de Rackham après une brève aventure auprès d’un pirate.

 

Mary Read : Elevée comme un garçon par sa mère pour de sombres raisons d’héritage, Mary Read poussera la mascarade jusqu’à rejoindre… l’armée ! Elle se mariera avec un de ses camarades soldats, ils quitteront les rangs mais elle prendra la mer à la mort de son mari toujours en se faisant passer pour un homme. Sa liaison avec Mary Read puis avec Calico Jack n’est pas une invention.

 

La Corneille : Homme d’équipage de Rackham, il subira les foudres de son Capitaine et rejoindra l’utopie de Misson et Carracioli.

 

Le jeune homme : Il symbolise les marins qui suivent Misson.

 

Jewel John : Un marin de Rackham.

 

Escarmouche: Idéaliste poète, musicien et oisif, il a rejoint Misson et Carracioli à Libertalia.

 

Le Juge : Il préside au procès de Mary Read, Ann Bonny et Rackham. Sans concessions pour les pirates, il prend toutefois la mesure du changement inéluctable de société que portent la révolution Anglaise et les idées mises en avant par les forbans (même si Rackham utilise ces idées pour se faire passer pour un idéaliste alors que ce n’est qu’un pillard). Il essaie de tirer les leçons du sentiment profond d’injustice qui mine la société de son temps et mènera quelques années plus tard à la révolution Française.

 

Le procureur : Il officie au même procès. Noble attaché à ses privilèges et au manichéisme de la royauté, il refuse de remettre en cause les principes de la société de la fin du XVIIIeme siècle.

un marin dans un bar, un autre sur Libertalia.

 

Libertalia!

Noir, rideau baissé. On entend le bruit des flots et un bastingage qui craque. Les bruits se font plus lointains à mesure que le rideau se lève, puis ils cessent.

 

Lumière sur la scène, le décor est celui de l’intérieur d’un bar, lumière tamisée. Une unique table est disposée, le décor du bar doit occuper le moins de place possible, tout en restant bien visible. Pour bien situer l’époque, on devrait voir un poste de télé (sans le son) qui marche vraiment.

Ce bar se situe à l’arrière plan de la scène, tout le premier plan est pour l’instant libre et plongé dans le noir. Le bar pourra aussi se trouver sur un côté de la salle, comme sur la scène de Renaud pour sa « tournée d’enfer ».

Les deux seuls personnages présents sont le barman et un musicien (accordéoniste?) debout dans un coin de la salle.

Le musicien se met à jouer un thème musical. Dans un coin de la scène, un drapeau pirate se lève.

 

Une femme entre, s’arrête devant le barman et va s’asseoir à la table libre une chope de bière à la main. Elle commence à boire.

Le musicien joue toujours.

Bientôt, une autre femme entre à son tour dans le bar et va rejoindre la première. Cette dernière se lève pour l’accueillir et la salue:

 

MarY Read: Bonjour, Ann.

ANN BONNY: Bonjour, Mary. Tu es arrivée depuis longtemps?

MARY READ: A peine quelques minutes, mais je me demande déjà pourquoi nous sommes ici.

ANN BONNY: Oui, c’est étrange. (Elle s’assoit à la table puis, s’adressant au barman):

Hé, la même chose! (Revenant à Marie) Ca fait combien de temps? Bah! Peu importe.

MARY READ: Comptons sur le jour que nous vivons, c’est ça?

ANN BONNY (soucieuse): Je ne te connaissais pas… nostalgique.

MARY READ: Ah! tu parles, laissons ça! (montrant l’accordéoniste) c’est à cause de ce… pousse-boutons et sa boîte à fantômes!

ANN BONNY: Ouais. Ca me fait penser à ce que disait toujours Calico Jack…

 

La lumière du bar s’éteint, le musicien s’arrête, l’avant-plan de la scène s’allume.

Un pirate (Calico Jack) apparaît sur la scène en marchant, l’air hilare, sabre à la ceinture et pistolet à la main.

 

CALICO JACK: Allez, sors ton biniou mon brave! Que j’voie si j’attends un peu avant d’te faire sauter à la flotte!

 

Il disparaît en atteignant le côté opposé à celui par lequel il est entré. L’avant-scène replonge dans le noir, le bar se rallume dans la lumière tamisée.

Le musicien recommence à jouer.

 

MARY READ: Je me souviens. Pas dommage qu’on l’aie pendu, celui-là. Il a commencé à me dégoûter aussitôt qu’il a cessé de m’amuser.

ANN BONNY (l’air concupiscent): Il nous a quand même donné de bons moments…

 

La partie de la scène où est le bar replonge dans le noir, l’avant-scène se rallume. décor de bateau, un homme (Calico Jack) discute avec un homme d’équipage (« LA CORNEILLE ») accoudé au bastingage.

Plus loin, une femme/jeune fille enlace un matelot.

 

CALICO JACK (menaçant): Qu’est-ce que j’entends, la Corneille? On prétend que son capitaine serait cocu?

LA CORNEILLE (montre le couple du doigt, mais CALICO JACK ne regarde pas): En fait, Capitaine…

CALICO JACK: Tu sais que j’en passe à la planche pour moins que ça, vermine?

LA CORNEILLE continue à montrer le couple, si insistant que finalement CALICO JACK le remarque.

CALICO JACK: Hein? qu’est-ce que t’as à agiter tes écoutilles? T’espères t’envoler, oiseau de malheur? (remarquant enfin le couple) Tonnerre! Qu’est-ce que je vois là? (Il prend la fille par le bras) Ann! sale traînée! j’aurais dû te laisser pourrir avec ton minable avocat de mari! Espèce de … Attends un peu… (il retire le bandeau du matelot auquel Ann était collée, le matelot est en fait…une autre femme. Calico part d’un grand éclat de rire) Ah ça! Regardez ça, matelots! (vers Ann) Coquine! (vers l’autre femme) Qui es-tu, toi, « Martin »? (d’un air suggestif) Martine, peut-être?

MARY READ (fière): Je m’appelle Mary, Capitaine. Je suis aussi bon marin que n’importe quel homme sur ce navire, et je l’ai déjà prouvé !

CALICO JACK (poussant les deux femmes vers la sortie de la scène): Allez, dans ma cabine vous deux, et au trot! (se retournant vers LA CORNEILLE) Quant à toi triple buse, tâche de faire ton paquetage. Je te débarque à la prochaine escale, et sois heureux de pas finir aux requins!

 

Noir. On entend les voix des MARY READ et ANN BONNY de l’époque moderne, mais la scène est dans le noir.

MARY READ: D’ailleurs, tu sais où il a échoué, « La Corneille »?

ANN BONNY: Oui. A Madagascar , dans la baie de Diego Suarez. Il a suivi l’équipage de Misson et Carracioli dans leur délire.

MARY READ: A Libertalia?

ANN BONNY: Oui, à Libertalia. Je l’y ai aperçu lors d’une escale avec Calico. Tu étais restée à La Tortue, et nous avions répondu à l’appel que Misson avait fait à tous les équipages pirates de le rejoindre. Tu sais, pour parler du soi-disant « rêve » qu’ils avaient, avec Carracioli. C’avait intrigué Jack.

MARY READ: Oui, je me souviens de ça.

ANN BONNY: Il a soigneusement évité son ancien Capitaine tout le temps que nous sommes restés là-bas…. Il était peut-être pas si fou que ça, après tout…

MARY READ : A condition de considérer qu’aller tenter de fonder une démocratie pirate soit pas une histoire de dingues.

ANN BONNY : Pirate? Une démocratie tout court, je dirais, non? Les règles étaient nouvelles, les hommes étaient des pirates, mais Libertalia n’était gouvernée que par son peuple.

MARY READ : Par les représentants de son peuple. Par le capitaine Misson, et par le curé défroqué Carracioli. Le Provençal et l’Italien, entourés d’un belle brochette de rêveurs si tu y tiens, mais armés jusqu’aux dents, quand même !

ANN BONNY : Ouais. Nous aussi, nous étions armés jusqu’aux dents. Mais notre seul but était de nous réveiller le lendemain plus riches et plus dépravés que la veille.

MARY READ : Tu sais, je me demande parfois ce qui t’as amené à bord du bateau de Jack. Mais tu t’amusais presque plus que nous à l’époque, si je me rappelle ?

ANN BONNY  (souriante): La fougue de la jeunesse, ma belle.

 

La scène se rallume, le bar replonge dans l’obscurité.

Au milieu d’un décor d’île (Madagascar), quelques pirates vaquent à leurs occupations. Parmi eux, un groupe installé autour d’un tonneau s’agite et un de ces pirates prend la parole:

LA CORNEILLE (apostrophant un des pirates du petit groupe): Escarmouche! Une chanson! Escarmouche! Une chanson!

Puis il est repris par le reste du groupe:

LES PIRATES EN CHOEUR: Escarmouche! Une chanson!

Le pirate qu’il a apostrophé (Escarmouche) se lève de bonne grâce et chante à ses camarades::

Utopie sanglante.

Sous la lourde chaleur d’un soleil sans partage

Au sable rafraîchi d’un clapotis tranquille

Des palmiers déplumés courbés sur le rivage

Sont les légères voûtes au paradis des îles

Sous le ciel bleu la vie suit un tout autre cours

L’esprit dérive aussi avec les grandes voiles

Nos âmes sont bercées par des rythmes bancales

Habillées pour un temps de musique et d’amour

Le vent a refermé les trous des jambes en bois

Dans le sable brûlant, et fait tomber les croix

Des compagnons perdus, leurs rêves encore au cœur

Des prisonniers tués dans leurs yeux la terreur

En s’avançant pourtant parfois au cœur des terres

Quelques ruines oubliées racontent leur histoire

On les voit s’avancer, pirates et corsaires

On voit flotter au loin encore un drapeau noir

Des voilures au retour d’expéditions sanglantes

Les cris d’un rouge ara, des cendres d’utopie

Un crâne et deux tibias, les armoiries pâlies

D’un capitaine mort dont les os ont blanchi.

 

Puis Escarmouche réintègre le groupe de marins.

LA CORNEILLE (à Escarmouche, lui tendant une bouteille): Haha! Allez, boit un coup mon vieux!

Peu après « LA CORNEILLE » s’échappe du groupe avec une jeune recrue pour lui faire visiter l’île. Ils marchent un peu, puis « LA CORNEILLE » s’arrête pour bourrer sa pipe, le pied posé sur une petite rambarde de bois qui court sur tout le périmètre du territoire.

LA CORNEILLE : Voilà, là on est à la limite.

LE JEUNE HOMME : La limite de quoi ?

LA CORNEILLE : (avec un sourire) – La limite de Libertalia, tête de piaf ! (Il tape un peu du pied sur la rambarde) Ca, c’est la frontière entre l’utopie et le reste de l’univers connu.

LE JEUNE HOMME : (Il pose un pied derrière la rambarde) -Et pourquoi pas là ?

LA CORNEILLE : Parce que là, plouf.

LE JEUNE HOMME : Hein ?

LA CORNEILLE : Plouf. T’es à la baye. (Il montre la rambarde). Tu crois que c’est quoi, ça , un perchoir à perroquets géant ?

LE JEUNE HOMME : Ca ressemble plutôt à … je sais pas, moi, un bastingage.

LA CORNEILLE : Tout juste. Ouvre grand tes écoutilles et comprends bien : On est tous sur le même bateau, sur mer, à Terre, c’est qu’une question de décor. Alors voilà. Ca, c’est notre bastingage terrien. Si t’es avec nous sur cette autre société, dans cet autre rêve, alors t’éloigne pas de tes camarades de bord. Ailleurs, ça marche autrement et c’est pas vraiment comme on veut. Ici, on va faire mieux et ça va marcher.

LE JEUNE HOMME : Mouais. La liberté bien jalonnée, en somme.

LA CORNEILLE : Non. Plutôt des jalons, si tu veux les appeler comme ça, qui te donnent la liberté grâce aux efforts de chacun. Plus grand sera notre bateau, plus belle sera notre utopie.

CARRACIOLI (qui suit la conversation de loin depuis un moment, et hurle): L’arche de Noé d’une humanité nouvelle!Si Dieu le veut!

LE JEUNE HOMME : … Et si on est tous d’accord. Il nous faudra nous battre.

LA CORNEILLE : Nous nous battons déjà, je te rappelle. Entre les Français, les Anglais, les Espagnols, ils sont nombreux ceux qui voudraient nous pendre. Et crois-moi, y se foutent pas mal de savoir que Misson n’est pas Rackham et que nous avons un idéal qui ne s’arrête pas à nos poches pleines.

CARRACIOLI: Pour nous délivrer du mal, la lutte est constante! La société corrompue accouche d’une sainte utopie comme Dieu a accouché de la création!

LA CORNEILLE : Et Marie du Christ, oui.

CARRACIOLI: Blasphème! (se signant à de multiples reprises, frénétiquement) Pardonne-lui mon Dieu!

LA CORNEILLE : Tiens, vous le vouvoyez plus, vous êtes passés intimes?

LE JEUNE HOMME : De toute façon, je suis pas convaincu que l’argument de vouloir mettre à plat leur société nous attire la clémence des juges. Pour eux, nous sommes presque plus dangereux que Rackham. Il pille leurs navires, nous nous brûlerions les dorures de leurs habits et de leurs titres si on en avait l’occasion. Je serais quand même curieux de croiser ton ancien Capitaine. A la façon dont tu en parles, ça m’a tout l’air d’un sacré lascar.

CALICO JACK passe, en compagnie de MISSON, JEWEL JOHN et ANN BONNY. CARRACIOLI les rejoint en courant.

LA CORNEILLE : (dans sa barbe) : Quand on parle des oiseaux de malheur, on les voit tourner… Qu’est-ce qu’y vient faire ici, celui-là ?

LE JEUNE HOMME : Qu’est-ce que tu grommelles, la Corneille ?

LA CORNEILLE : (Montrant Calico Jack, ton cynique) Le voilà. Je sais pas si t’as une chance de cocu ou si c’est tout le contraire, mais voilà John Rackham. Also called « Calico Jack ». Le pire des sauvages que les sept mers aient jamais fait flotter. Avec lui, pas besoin d’aller chercher l’ennemi, il est déjà à bord. Même les requins suivent pas son bateau de peur de se retrouver face à face avec ce chien en cas de naufrage.

LE JEUNE HOMME : (Riant) Il t’a piqué une femme, ma parole !

LA CORNEILLE : (vexé) Rigoles pas avec Rackham, blanc-bec. Ce gars n’a aucune pitié, ni pour ses ennemis ni pour ses propres matelots d’ailleurs. C’est pas vraiment un Capitaine, c’est plutôt… un fêlé.

LE JEUNE HOMME: Et le code? Ils ont bien un code, non? Qu’est-ce qui empêche l’équipage de le débarquer? C’est bien arrivé à Edward England y’a pas si longtemps.

LA CORNEILLE : Parce qu’il est increvable. T’as envie d’aller lui expliquer ta façon de voir, toi ?

LE JEUNE HOMME : Tout de même, un équipage pirate, la mutinerie, ça le connaît !

LA CORNEILLE : A Rackham aussi, ça le connaît. Si tu crois qu’il hésiterait à faire un massacre parmi ses propres hommes, tu te plantes. On compte même plus les blessures qu’il a subies en combat, et qui lui font autant d’effet qu’une pierre de fronde contre un château fort. Ce gars-là ne reconnaît plus personne en montant à l’abordage. C’est un fondu, blanc-bec. Vraiment un fondu.

 

LA CORNEILLE et LE JEUNE HOMME quittent la scène, où ne restent plus que MISSON, CARRACIOLI, ANN BONNY et JACK RACKHAM autour d’une table.

MISSON lève son verre :-« Par Dieu et par la liberté !

CALICO JACK: C’est ça, dis-y qu’y m’attende pas, à Dieu… je prends mon temps.

MISSON : Capitaine, tu navigues en eaux troubles

CARRACIOLI: Blasphème! Marins de Libertalia, protégez vos coeurs des paroles impies!

CALICO JACK: Te fous pas de moi, Misson. Tu me feras pas avaler que t’étripes des gars au nom de Dieu. Ou alors t’as un cerveau méchamment fêlé sous ton drapeau noir.

MISSON : Blanc.

CALICO JACK: – Hein ?

MISSON : Le drapeau de la « Victoire » est blanc. Pas noir, car notre cause est noble.

CALICO JACK: Les agneaux blancs des mers du Sud ! Le drapeau blanc de la révolte ! Et que la noirceur du massacre n’éclabousse pas la pureté de nos âmes ! (Il part d’un vaste éclat de rire, MISSON l’interrompt)

MISSON : Et pourquoi pas ?

CALICO JACK: Tu penses vraiment que ton Dieu l’père se laiss’ra prendre au jeu, ma parole ? T’es encore plus atteint que j’aurais cru.

MISSON : Boucle-la un peu et écoute. Tu n’as pas vu ici un seul homme qui n’aie pas choisi d’y vivre. Tu n’as pas vu ici un seul prisonnier.

CALICO JACK: Mon cul. Y’a que çà, des prisonniers. Z’êtes tous enchaînés aux conneries que vous rabâche Caraccioli tempête après tempête.

MISSON (excédé) : Et toi, bordel ? T’es enchaîné à quoi ? Tu te bats et tu sais même pas pourquoi tu le fais !

CALICO JACK: J’ai pas un jeune blanc-bec tout frais sorti de l’école qui joue au capitaine en me filant des coups de pompes dans le train, voilà pourquoi j’me bats.

MISSON : Tu es libre ?

CALICO JACK: C’est c’que j’me tue à te répéter.

MISSON : Ca veut dire quoi « Je suis libre ? »

CALICO JACK: Et allez. C’est pas Carracioli, d’habitude, les sermons?

MISSON : Je suis libre, ça veut dire : J’ai choisi de faire ce que je fais. Ca veut dire : Je crois en mon chemin, protestant, catholique, tu parles ! On est tous ici, égaux en bonne intelligence. Y’a pas de religion pour ça, y’a pas de langue pour ça. Ou plutôt, il n’y en a qu’une, celle qu’on a inventée ici ! Pour ça, pour notre volonté commune de construire « autre chose » et de se battre pour en avoir les moyens et le droit. Tu nous as vu nous saouler ce soir, les Anjouannais, les Français, les Anglais et les Espagnols, au choc de la bière et au chant de nos rêves de Libertalia !

CALICO JACK: On verra ce qu’il en restera demain quand t’auras dessaoulé.

MISSON : On est déjà demain…

CALICO JACK: …Et c’est un autre jour.

MISSON : Et une autre aube sur nos rêves.

CALICO JACK: Enfin, Misson, t’es parti comme moi pour arrêter d’être obligé de faire des courbettes aux puissants, pour être libre ! Et voilà qu’à peine débarqué sur cette putain d’île, vous vous empressez de reconstruire ce qu’on a laissé !

MISSON : Tu te trompes. On ne reconstruit pas la même chose. Ici pas de roi, ici le parlement est élu par le peuple. Nous nous battons pour cela, pour nous ; et pour que nos enfants n’aient pas à se battre eux aussi.

CALICO JACK: Tu m’en diras tant.

MISSON : Ne fais pas semblant de ne pas comprendre. Tu peux te battre toute une vie à courir vers l’or et l’aventure. Nous nous battons pour plus que ça. On se bat pour ce qui nous manque vraiment.

CALICO JACK: Et Dieu dans tout ça ?

MISSON : Il jugera de ce que nous aurons été et de ce que nous aurons fait. Mais ici, les protestants et les catholiques ne s’arment pas les uns contre les autres, mais plutôt les uns avec les autres.

Ann Bonny : (levant son verre) Pour la liberté.

CARRACIOLI : (levant le sien, d’un ton docte) A Deo libertate – Par Dieu et par la liberté ! »

 

Le premier groupe de matelots revient, (La corneille, le jeune homme, Escarmouche) et continuent à se saouler. Ils chantent « Il reste à découvrir ».

Il reste à découvrir des terres de richesses

Sauvages emplumés sans espoir de repos

La parole amenée vaut son poids de lingots

Apprêtons nos navires et faisons le commerce

Allons mourir non Dieu, mourir de rire

Et l’ultime charnier où nous serons vautrés

N’aura pour souvenir que celui des damnés

Allons pourrir sans feu, pourrir de rire

Du haut de cet « ailleurs » qui est resté secret

Je rirai de les voir quand, naufrage dernier,

Viendront se reposer dans nos corps enfin tendres

Des nuées d’araignées, des nids de scolopendres.

 

CALICO JACKet Ann s’en vont durant la chanson.

La lumière s’éteint sur la scène, et se rallume au bar.

 

MARY READ: J’aurais dû venir, finalement.

ANN BONNY: Mmh. C’est facile à dire avec le recul. Souviens-toi qu’à l’époque, tous les équipages s’échangeaient constamment hommes et matériel. Ceux qu’on recroisait et qui étaient passé par Libertalia n’étaient pas tous franchement optimistes. Leur système était à la démesure de l’idéal de ce fou de Carracioli.

MARY READ: Comme tous les systèmes, Ann, il lui fallait le soutien d’hommes à son image. Carracioli, gargarisé d’Utopie et de Bible, ne pouvait pas se préocupper du quotidien de ses ouailles. Misson aurait peut-être pu, qui sait… De toute façon, quelles étaient leurs chances de réussite? Une bande de marins rejetant l’asservissement de leur société pour se jeter dans les bras d’un rêve…

ANN BONNY: Cela les rendait admirables.

MARY READ: Et cela les a tués.

 

Retour à la scène centrale, décor de l’île de la Tortue. Les hommes de CALICO JACKdébarquent de leur navire.

 

CALICO JACK: Complètement cinglé, ce Misson. A force de trop vouloir les abreuver de niaiseries, y va faire de ses hommes des chiffes molles. Je sais pas ce qu’il attend, mais il finira au régime de bananes avant longtemps s’il révâsse trop sur son bout de caillou.

ANN BONNY: Tout vient à point…

CALICO JACK: A qui sait le prendre! C’est l’or qui gouverne cette Terre. L’or, et rien d’autre. Si c’est pas les Espagnols qui viennent nous chercher des crosses, les Français ou les Anglais seront bien trop contents de s’en charger! Y’a que l’or qui peut nous sauver. Lui, et la sagesse de quitter le navire avant qu’il coule en s’en étant mis suffisamment dans les poches avant ça.

MARY READ: Salut, Capitaine! Alors, quoi de neuf chez Misson?

ANN BONNY: Bah! Il est toujours aussi timbré, et Carracioli n’arrange rien. En fait je me demande lequel est le moins atteint.

CALICO JACK: Allez, assez parlé de tout ça! Rhum pour tout le monde!

ANN BONNY: (discrètement, à MARY READ): …Mais au moins, ils ont un rêve qui va au-delà des beuveries et des rapines.

CALICO JACKsalue un marin et se dirige vers sa table.

LE MARIN: Alors, Calico? Ce Misson, il est aussi fou que c’qu’on raconte?

CALICO JACK: Tu parles! Pas étonnant qu’il ait été un copain de Monbars, il est fêlé tout pareil, avec les bondieuseries en supplément.

LE MARIN (dans sa barbe): Ouais, n’empêche qu’il avait pas que des idéaux dans la veste, le Monbars.

CALICO JACK: Hein?

LE MARIN: Comment voulez-vous qu’un gars qui assaille des navires négriers pour en libérer les esclaves fasse manger son équipage? Pas avec le butin qui remplit les coques de ces vaisseaux de la mort.

CALICO JACK: Qu’est-ce que tu veux dire? Encore des histoires de marins avinés.

ANN BONNY: Laisse le continuer, Jack. J’ai déjà entendu parler du secret de Monbars. C’est une chouette histoire.

MARY READ: Monbars, c’est le type qui commandait à cet éuipage d’esclaves qui a sombré Dieu sait où, c’est ça?

LE MARIN: Oui Mary. C’est bien Monbars et ses idéaux tout droits, ses cordes bien propres où flottent les capitaines esclavagistes et les cris bienheureux des esclaves libérés. Sauf qu’il a pas sombré tout seul, Monbars.

CALICO JACK: Tu vas en venir à la fin, ou je lis le reste dans tes entrailles pleines de rhum?

LE MARIN: La charité c’est bien beau, Calico, mais ça nourrit mal son homme. Et quand cet homme s’appelle Monbars, l’appétit est grand. Et pourtant on l’a jamais rien vu attaquer d’autre que des navires d’esclaves; c’est parcequ’il y cherchait autre chose.

ANN BONNY (souriante): Le secret de Monbars.

LE MARIN: L’argent des mines espagnoles de Vera Cruz, oui. Celui de Van Hoorn. Connais-tu l’histoire de Vera Cruz, Mary?

CALICO JACK: Pour faire simple, c’était y’a bien trente ans. Deux hollandais, Van Hoorn et De Graaf, un français du nom de Grammont, le Jamaïcain Georges Spurre, le Virginien Jacob Hall et plusieurs autres se regroupent pour piller Vera Cruz. Au total, plus de 1300 vaillants flibustiers!

LE MARIN: Grâce au génie de De Graaf, la ville est prise en une nuit, sans combattre. 4000 prisonniers sont retenus en otage, et les flibustiers exigent une rançon! En attendant, ils se partagent le butin de la ville, dont toutes les réserves d’or Espagnoles issues des mines mexicaines et maintenues à Vera Cruz sous la surveillance de 600 soldats et 700 miliciens, que le plan de De Graaf a complètement bernés.

CALICO JACK: Un travail d’artiste. Seulement voilà: Van Hoorn trouve que le gouverneur de a province traîne des pieds pour la rançon. Il veut lui envoyer les têtes de plusieurs notables prisonniers pour accélérer la manœuvre.

LE MARIN: Mais de Graaf n’est pas d’accord, il se battent et Van Hoorn est tué. Après le versement de la rançon, les flibustiers repartent et l’histoire est finie. Sauf que… Van Hoorn était l’un de ceux qui ont le premier pénétré dans les bureaux du commandant de la garnison de Vera Cruz. Dans le coffre du commandant, à côté des clefs de la ville, une autre clef: le commandant détournait une partie de l’argent des mines. Mais où se situait l’entrepôt clandestin? Les flibustiers n’avaient pas le temps de jouer aux devinettes, et repartirent avant que l’Espagne ne lance une contre-attaque. Van Hoorn mort, ce secret est perdu.

MARY READ: Sans doute pas pour tout le monde…

LE MARIN: Non, en effet! Un des marins de Van Hoorn reste à Vera Cruz, tandis que les flibustiers s’en vont, caché dans la forêt. Plusieurs jours après l’arrivée des forces espagnoles, il va déterrer Van Hoorn et prend la clé restée sur le cadavre. Pendant plusieurs mois, il cherche la cachette. Et un beau jour, notre gars découvre dans un annexe abandonné de l’armée espagnole, une vieille serrure en état de marche montée sur une trappe poussiéreuse, à même le sol. Dans le sous-sol, quatre belles caisses d’argent qui dort.

A ce stade de la conversation , un groupe de matelots s’approche de la table où discutent MARY READ,ANN BONNY,CALICO JACK et LE MARIN. L’un d’entre eux, (« Jewel John », ainsi surnommé à cause de toute la verroterie dont il se pare) prête discrètement une oreille attentive à leur conversation.

LE MARIN: Notre gars, c’est Monbars. Un allumé venu du Languedoc, gargarisé de Bartholomé de las Casas et persuadé qu’il a pour rôle de réparer les injustices espagnoles infligées aux peuples indiens.

MARY READ: Un fou idéaliste…

LE MARIN: Oui, mais pas le seul!

CALICO JACK: Comme Misson.

LE MARIN: Tout juste, Jack! tu crois pas si bien dire! Voilà donc notre gars, qui découvre l’argent des mexicains. Ni une ni deux, il s’embarque avec d’anciens esclaves, quelques indiens d’origine et part aborder les navires négriers. En chemin, il croise une frégate Française, la « Victoire ». Il te dit quelque chose, ce nom, hein Jack?

CALICO JACK: Hein? tu veux dire que…

LE MARIN: Exactement! Voilà Misson et Monbars qui picolent, le Provençal et le Languedocien qui rêvent ensemble et parlent du pays! A la fin, Monbars est tellement séduit par Misson et son « Libertalia » qu’il convainc son équipage de lui refiler le secret. Et Monbars continue sa croisade, sans se soucier du butin… Il en a déjà à ne savoir qu’en faire! Jusqu’à ce que plus personne, ni Dieu ni Diable, n’entende plus parler de l’idéaliste sanguinaire.

CALICO JACK: Et Misson serait le seul héritier de la cachotterie…

LE MARIN (d’un air nonchalant): Enfin moi, ce que j’en dis…

 

La fête continue de se dérouler, sur l’île de la Tortue. A part, Calico Jack, Mary Read et Ann Bonny sont plongés dans une discussion à bâtons rompus.

La lumière s’éteint au centre de la scène, puis revient sur le bar.

MARY READ: Ouais. On m’enlèvera pas de l’idée que c’est Misson qui nous a vendu aux Français .

ANN BONNY: C’est possible. Si c’est le cas, c’est de toute façon pas plus déloyal que notre idée de lui soutirer l’héritage de Monbars.

MARY READ: C’était dans l’air du temps…

ANN BONNY: Peut-être, oui… Mais cet air-là, c’est nous qui l’écrivions.

MARY READ: Ne soyons pas trop durs avec nous-mêmes. Ce que je regrette le plus, c’est de ne pas être certaine que c’est bien Misson qui a craché le morceau.

 

Retour à Libertalia.

Un groupe de marins est rassemblé, parmi lesquels CARRACIOLI, LE JEUNE HOMME et ESCARMOUCHE. Celui-ci chante:

Titan.

C’est un grand champ de pluie, hurlant quand le vent passe

Où se perd l’horizon, où commence l’angoisse

Et où finit l’espoir quand commence la chasse

A ces charmes perdus sur la terre d’en face

C’est une sombre plaine hantée d’histoires mortes

Où des fantômes voguent, engloutis par les flots

Et hurlent en silence leurs histoires aux portes

De ce noir cimetière où gisent leurs caveaux

Les vagues se courbant semblent venir saluer

Les courageux destins qui repaissent leurs eaux

Se coucher en sanglots, lentement s’étaler

Se retirer au loin, bras tendus doigts crispés

Comme pour attirer les rêveurs que bientôt

Neptune saluera en un ressac nouveau

Vers la Terre perdue des promesses noyées

Quand dansent tour à tour sur les ponts de bateaux

L’appétit des abysses rarement rassasiés

Et la soif d’arracher un horizon plus beau

Et sur la grève où traînent encore des images

D’autres cherchent en rêvant, qui les ont vus partir

La grande voile au loin, dont ils ont souvenir

Et loin du port tranquille où s’oublie leur mouillage

Ce Titan allongé repousse à bout de bras,

Éloigne ses deux rives tout en se balançant

En secouant ses entrailles où les noyés en tas

Roulent au fond des flots yeux ouverts, bras ballants

Jewel John débarque, et se dirige vers le groupe de marins. A son approche, certains tirent l’épée de façon menaçante, mais Jewel John continue comme si de rien n’était.

JEWEL JOHN: Ah! Je suis heureux de vous trouver ici!

ESCARMOUCHE: Et à qui avons-nous donc l’honneur?

JEWEL JOHN: On m’appelle Jewel John. Je cherche le capitaine Misson.

LE JEUNE HOMME (se levant, et menaçant Jewel John): Eh, mais je te reconnais toi! Tu faisais pas partie de l ’équipage de Rackham, dis?

JEWEL JOHN: Si, mais je me suis embarqué sur le premier navire en partance de la tortue dès que Calico Jack a eu débarqué. J’ai des informations importantes.

CARRACIOLI (libérant jewel john de la menace du jeune homme): La tortue? Belle ballade, mon fils! Dieu a été assez clément pour vous amener jusqu’à nous, cela ne peut être sans but précis!

LE JEUNE HOMME: De toute façon, le capitaine est pas là pour le moment.

CARRACIOLI: La compassion nous enseigne à ne pas laisser nos frères dans le besoin, blanc-bec! Notre visiteur sera ravi de rester parmi nous en attendant.

JEWEL JOHN: Volontiers…

CARRACIOLI: Alors à la grâce de Dieu! Bienvenue sur notre navire terrestre, John.

JEWEL JOHN: Merci, mon père.

LE JEUNE HOMME: hmm…. De Libertalia à la tortue, et retour? C’est une curieux chemin, tu avoueras.

CARRACIOLI: Les voies du seigneur sont impénétrables. Le miracle est partout, mes fils. Escarmouche, raconte-nous un miracle, mon ami.

ESCARMOUCHE:

Dans la nuit noire de la forêt

Fantôme d’un Dieu qui passait

Saluant la lune de son aile

S’envolait une chouette.

Revint sur le disque en beauté

Se découper presque éternel

Comme une prière secrète

Le toit aigu du vieux clocher.

CARRACIOLI: Vous voyez?

JEWEL JOHN et CARRACIOLI rejoignent alors MISSON et LA CORNEILLE revenus sur scène pendant la récitation d’ESCARMOUCHE. Une discussion s’amorce entre eux au loin, puis le public entend leurs paroles.

JEWEL JOHN: Comme je vous vois, Capitaine!

MISSON: Ca ne m’étonne pas plus que ça. Calico Jack est tout à fait du genre à vouloir vérifier cette histoire. (Il se tourne vers LA CORNEILLE, comme pour demander son avis).

LA CORNEILLE: Ouais. J’ai bien l’impression qu’on risque de le voir radiner ses voiles dans pas longtemps. Z’avez raison, Capitaine. C’est bien le genre.

CARRACIOLI (visiblement aviné, titubant): Ah! Y’a bien que le profit terrestre qui intéresse tes fils, mon père! Hélas, la grandeur d’âme est une richesse dévaluée, le trésor d’un autre âge! (il tombe lourdement sur sa chaise).

LA CORNEILLE: Ouais, ben si on trouve pas autre chose que des sermons à opposer à Rackham, c’est Libertalia qui finira en trésor d’un autre âge. Comptez sur lui pour l’enterrer proprement; on retrouvera pas nos bottes avant que les hommes aient marché sur la lune, si on le laisse faire!

MISSON: Personne n’a dit qu’on allait le laisser faire, La Corneille.

JEWEL JOHN: Si y’a opération en vue, elle était pas encore montée quand je suis parti de la Tortue.

MISSON: Un sacré bout de chemin…

LA CORNEILLE: Ouais. Toute façon, je vois pas Rackham, tout dingue qu’il est, rappliquer ici sabre au clair en hurlant « filez moi l’argent ».

MISSON : Attention, La Corneille, pour un peu on pourrait croire que tu lui accordes un soupçon d’intelligence.

LA CORNEILLE : Croyez pas ça, Cap’tain. Tordu, qu’il est. Et vicieux, avec ça. M’est d’avis qu’y vous enverrait plutôt un gars du genre pas connu, ou du style « j’ai des remords » comme ce filou-là… (Il s’approche de JEWEL JOHN)

JEWEL JOHN (criant, se rapprochant de LA CORNEILLE si bien qu’ils se trouvent face à face, à quelques centimètres) : T’insinues quoi, drôle d’oiseau ?

LA CORNEILLE : Que ta verroterie doit coûter drôlement cher en produits d’entretien, ma Louloute.

JEWEL JOHN ( tirant son sabre) : Par l’enfer !

MISSON met sabre au clair et s’interpose.

MISSON : Arrêtez ça, d’accord ? Si vous voulez vous éventrer, trouvez au moins une bonne raison. (Vers JEWEL JOHN) Toi, vas voir à la cabane à provisions, tu dois avoir faim après cette traversée. Toi la Corneille, tu restes ici. J’ai quelques questions à te poser.

JEWEL JOHN : Ok, Captain. (vers LA CORNEILLE) Mais gaffe à tes plumes, mon canard.

LA CORNEILLE : Compris, ma poule.

MISSON (attendant que JEWEL JOHN soit sorti de la salle) : Bon… Mon père ?

CARACCIOLI (grommelle quelques mots sourds, puis) : Il serait grand temps de retourner parmi les pêcheurs. La bonne parole se tarit, à force de tourner en vase clos.

MISSON : Je vois ce que vous voulez dire.

LA CORNEILLE (se grattant la tête) Moi, pas du tout.

MISSON : Le père a raison. Laissons croire à Rackham que l’essentiel de nos forces a pris la mer. Une fois passée la ligne d’horizon, nous jetterons l’ancre et verrons si Calico a soudain envie de visiter notre île.

CARRACIOLI (Hurlant): Mors ultima ratio !!!

LA CORNEILLE (en partant): …Ben tiens.

 

Scène à nouveau dans le noir.

Retour au bar.

 

ANN BONNY : Enfin, j’imagine…

MARY READ : Oh ! Tu n’es certainement pas loin. C’est la tragédie des audacieux… les idéalistes ne nous comprendront jamais.

ANN BONNY : Tu exagères toujours. Quant à notre audace elle était surtout motivée par l’appât du gain, je te rappelle.

MARY READ : Bah ! Tu parles comme les gens de ce siècle. Si tu pouvais créer un monde absolument parfait, mais que pour cela tu doives donner ta vie sans jamais pouvoir goûter au cadeau que tu fais aux hommes, que ferais-tu ?

ANN BONNY (Après un temps de réflexion) : Je finirais d’abord ma bière.

MARY READ : Tu vois ? les idéaux ne valent que pour ce qu’ils nous apportent. Alors autant s’épargner un temps précieux et ne pas gaspiller sa salive à faire des phrases.

ANN BONNY : où en étions-nous ? Ah oui….Jewel John.

MARY READ: Poudré comme une femme, bavard comme une pie, blond comme les blés et malin comme un sac de farine. Si j’avais une bonne grosse mémère à rebaptiser, je l’appellerais Jewel John.

ANN BONNY : On aurait dû baptiser la potence de Jack « Jewel John ».

MARY READ : Ou « Libertalia ». J’imagine sans peine le sourire de Misson à la vue de nos voiles s’approchant de son royaume utopiste. Il avait bien préparé son coup, le Provençal.

ANN BONNY : Sûr. Quelques matelots esseulés, qui se rendent et avouent volontiers la localisation du trésor… Ca aurait dû nous mettre la puce à l’oreille.

MARY READ : Bah… La bêtise de Jack a dû se révéler contagieuse, avec le temps.

 

Noir, scène se rallume. On reconnaît le décor de Libertalia, Jack accompagné de quelques hommes, de Mary et de Ann s’en prend à deux marins.

 

CALICO JACK : Alors ! Il est où , Misson ? Et Carracioli, notre père qu’est à la masse, il est où? Parle, ou je t’égorge !

LE MARIN (étouffant, étranglé par Mary): Ils…sont….partis…

CALICO JACK : Je vois bien qu’ils sont partis, fretin à bouillabaisse ! C’est où ils sont partis qui m’intéresse ! Ils sont allés chercher une part du trésor, Hein ? Parle ! Je sais tout ! Fils de murène!

LE MARIN : Non… Le trésor….

CALICO JACK : Hein ? qu’est-ce que tu dis, mon ami ? Lâche-le, Mary. (Il nettoie le col du pauvre marin)

LE MARIN (reprenant son souffle): Il est enterré plus loin dans l’île

CALICO JACK : Hein ? Tu sais que je vais savoir la vérité, pas vrai ? (il l’étrangle de nouveau) Alors ne mens pas, tu m’entends ?

LE MARIN : Non… Capitaine…

CALICO JACK (lui bottant les fesses) : Alors passe devant, animal ! Et n’hésite pas, ou je pourrais devenir nerveux ! (à ses hommes) Venez, vous autres ! L’argent de Monbars est à nous !

 

Noir, le cœur de la scène redevient lumineux. MISSON, CARRACIOLI, JEWEL JOHN, LA CORNEILLE et quelques autres sont sur le pont d’un navire (ou dans une cabine avec une barre)

 

MISSON : (parlant tout en écrivant) … Recevez ce témoignage, Monsieur le gouverneur, en gage de la bonne volonté de mon équipage et de la mienne à retrouver la Sainte bénédiction des couronnes de France et d’Espagne, pour peu que nos Terres nous demeurent en jouissance, dans les règles de notre Roi et sous l’œil vigilant de notre Seigneur. Capitaine Misson, Commandant de « La Victoire ».

CARRACIOLI (excité comme une puce) : Ah ! (il rit) Ah ! Voilà qui est parfait ! rendre à l’Espagne un argent dont nous jouissons depuis des années, et qui arrive à ses derniers deniers ! Lui faire pourchasser nos ennemis pour nos créances et attendre de sa part la bénédiction d’une mutinerie qui aura coûté notre fier navire aux Français ! Ah ! Merveilleux ! (Il prend MISSON dans ses bras).

MISSON : Merci, mon père. Mais rien ne nous dit que le gouverneur de Vera Cruz se laissera prendre à l’hameçon.

LA CORNEILLE : Bof… Je doute que le Roi vienne vérifier ce qui se passe ici. Il a tout intérêt à fermer les yeux sur notre histoire, le gouv’. Réparer les gaffes de son regretté prédécesseur, ça doit bien valoir quelques galons à la manchette.

MISSON : Espérons.

LA CORNEILLE : Tout de même… Vendre le repaire de Calico, comme ça… je sais pas.

MISSON : Attention, mon ami. Tu deviens sentimental.

CARRACIOLI : Si vis pacem, para bellum !

MISSON : C’est dans les évangiles, ça ?

CARRACIOLI (haussant les épaules): En gros, c’est l’idée.

LA CORNEILLE : Ca doit être paru dans un tirage limité.

CARRACIOLI: Les ignorants peuvent bien se moquer des écrits apocryphes ! Notre Seigneur a dit : Connaissez-moi, et ne convoitez nulle autre richesse.

LA CORNEILLE : L’ignorance a été inventée par les riches pour excuser la misère. Quant à la connaissance, je vais vous dire : Elle ne nourrit personne.

MISSON : Si, et plus de gens que tu ne crois. Seulement ce ne sont pas ceux auxquels tu penses. Allez, trouve-moi un messager de confiance.

LA CORNEILLE : J’irai porter cette lettre, Capitaine.

MISSON : J’espérais bien.

 

Noir, la scène se rallume, et Calico Jack est en train de faire la fête avec ses hommes (dontJEWEL JOHN ) … et ses deux femmes. Cette fête se passe dans le même décor que celui où Rackham a appris le secret de Monbars de la bouche d’un marin, marin qui est d’ailleurs attablé avec lui.

 

CALICO JACK : Ah ah ! A la santé de Vera Cruz!

LE MARIN : Alors, ces vieilles histoires ont du bon parfois, non ?

CALICO JACK : Ah ! Pour ça oui ! Le bougre avait largement entamé le magot, mais qu’importe ! à nous la gloire !

JEWEL JOHN sort du bar, et va parler à un garde Français stationné non loin.

JEWEL JOHN : Alors, vous avez reçu la lettre de Misson ?

LE GARDE : T’en fais pas pour ça. Crache le morceau, et voilà ton laisser-passer. (il lui tend un morceau de papier)

JEWEL JOHN (après avoir lu le morceau de papier) : C’est bon. Calico Jack est là, l’argent de Monbars est à bord de son navire.

LE GARDE : Le gouverneur accepte de persuader qui de droit de ne pas aller voir de trop près ce qui se passe à Diego Suarez. Va rejoindre Misson, et que l’on ne te revoie plus.

JEWEL JOHN (s’inclinant) : … Et que Dieu garde l’Espagne et la France !

 

Noir. Retour au bar.

MARY READ : Mouais… Vraisemblablement, ça a du se passer un peu comme ça.

ANN BONNY : Et puis vint le procès. Calico Jack Rackham, Mary Read et Ann Bonny, sacrée affiche. Et le manège de Calico, tout droit sorti des plus beaux délires de Misson.

MARY READ : Après tout, c’est justice. Autant que celui qui nous envoie dans les bras des bourreaux soit utile. Remarque pour ce que ça nous aura servi…

ANN BONNY : Tu parles ! Calico en train d’essayer de passer pour un redresseur de torts utopiste, sacré challenge pour un gars qui n’a même pas levé le petit doigt lors de son arrestation.

MARY READ : Ca, tu ne lui pardonneras jamais, hein ?

ANN BONNY : Que veux-tu ? Que les forbans s’approprient les idées des intellectuels au nom de leurs rapines, c’est commun. Mais qu’ils doublent l’hypocrisie de lâcheté, c’est déjà plus rare.

MARY READ : Bizarre. Moi je l’ai trouvé plutôt convaincant, au procès.

ANN BONNY : T’aurais du le voir sur l’échafaud. C’était criant de vérité.

 

Noir. La scène se rallume, le décor est celui d’un tribunal de fortune où comparaissent Calico Jack, Mary Read et Ann Bonny.

LE JUGE : Accusés, levez-vous.

(Aucun des accusés n’obéit).

CALICO JACK : A quoi bon nous appeler « accusés » puisque vous pensez déjà « coupables » (Un gendarme le fait taire, puis force les trois à se lever)

LE JUGE : Ah… La bonne heure. (Après une pause, il reprend). Je lis que vous avez choisi d’assurer vous-même votre défense. Je dois vous signaler les risques que cela comporte.

CALICO JACK : Ouais. T’en fais pas, on à déjà eu à se défendre contre autre chose qu’une perruque et un marteau.

LE JUGE : Vous êtes accusés de piraterie, meurtre, barbarie, lèse-majesté, association de malfaiteurs, outrage aux bonnes mœurs et outrage à la cour.

ANN BONNY : Sans compter le flagrant délit de liberté, votre honneur.

LE JUGE : Nous avons eu le loisir d’entendre décrire ce que vous faisiez de cette prétendue «liberté».

MARY READ : Nous avons eu le loisir quant à nous, d’en vivre votre conception.

CALICO JACK : Un pays entier de lèche-culs où la misère demande grâce à la bourgeoisie empoudrée ! Fils de chienne ! (Le gendarme le fait taire)

LE JUGE : Bref. A votre décharge, vous vous êtes rendus sans combattre.

ANN BONNY : … Ivre mort. Quand bien même, ce procès est un cataplasme sur une jambe de bois. Vous n’avez aucune idée de ce que l’arrogance de vos nobliaux a créé comme révolte, là-bas. Vous n’avez aucune idée de ce dont sont capables nos frères de la côte.

Le PROCUREUR: Ah! les « Frères de la Côte! » Bah… Une bande de fanatiques décidés à détruire tout embryon de vie civilisée! Une bande de meurtriers, de catins et de sauvages sans foi ni loi. MARY READ: Sans foi en votre modèle, en vos lois de barons et de cours, c’est vrai. Mais une bande de pillards désorganisés tiendrait en échec les marines d’Espagne, de France et d’Angleterre? La prise de Panama, Vera Cruz, Sainte Catherine, sans organisation réfléchie ? Allons… Vous ne mentez qu’à vous-même.

ANN BONNY: Des catins et des sauvages en colère vous enfonceront de toute façon un jour vos privilèges au fond de la gorge, avant de vous la faire rendre!

PROCUREUR: Là! Nous y sommes! J’ai là des témoignages de victimes assez heureuses d’avoir vu verser caution pour leur liberté ! Jugez plutôt : Roc le brésilien embroche les espagnols et les rôtit au feu. Bompart s’amuse à ôter les intestins à ceux qui lui résistent, L’Olonnais arrache le cœur d’un prisonnier et le fait manger à un autre. Une litanie de l’horreur ! Et voilà qu’on ne nie plus ses crimes, pire même: On en promet de nouveaux!

ANN BONNY: Une litanie infernale, certes ! Mais combien de navires qui se rendent sans combattre ? Chaque bâtiment abordé renforçait nos rangs de bien de nouveaux frère d’armes! Personne à bord contre son gré, mais à la légalité de leurs chaînes, ils préféraient le crime d’être libres. Malgré la potence et malgré vous, les utopies naissent du désespoir.

PROCUREUR: Vous voyez? Rebelles, à tout idée d’ordre!

MARY READ: A toute idée de noblesse et de privilèges acquis pour le simple exploit d’avoir su bien naître! Un équipage n’obéit qu’à son capitaine, c’est la hiérarchie et l’ordre. Tout homme reçoit une part égale du butin, une part et demi pour le Capitaine, et tous respectent le code pirate rédigé avant l’embarquement. Tout homme peut s’asseoir à la table du capitaine, ça c’est la liberté et l’égalité. Pas de noblesse, mais des hommes égaux !

PROCUREUR: La noblesse? Mais heureusement qu’elle existe pour protéger les petites gens des pillards et des bandits de votre espèce!

CALICO JACK (riant): Payez les équipages pirates et ils protègeront l’Espagne!

PROCUREUR: La marine de Sa Majesté qui soudoierait des roturiers des mers? Ca! Jamais!

LE JUGE: Ne nous éloignons pas du débat.

PROCUREUR:Pardon, votre honneur. J’en étais donc à ce que les accusés, non seulement avouent mais promettent la récidive!

CALICO JACK:Ca pour promettre, ça promet…

ANN BONNY:Et comment vous expliquez que nos navires prennent régulièrement le dessus sur votre marine? Nos capitaines? Nos navires? Ah oui, peut-être nos navires… (elle fait semblant de réfléchir, puis, tapant dans sa main): Ah non! Nos navires en fait… ce sont les vôtres! Non…Des hommes libres qui défend leurs idéaux auront toujours plus de cœur que des esclaves que l’on force à défendre leurs chaînes.

PROCUREUR: Ah! La jolie chose que cette fraternité de pillards qui vient nous donner des leçons de morale!

CALICO JACK: Un oeil perdu au combat, nous l’indemnisons. Une jambe arraché: nous l’indemnisons, de même qu’un bras, une main et j’en passe. Combien de vos marins ont été payés pour l’infirmité de leur corps?

PROCUREUR: Belle chose! Peu nous importe la façon dont vous dépensez le fruit de vos rapines. Nous gérons le trésor de la couronne! Et au moins, nos marins n’ont pas de sang sur les mains !

ANN BONNY: Vos capitaines font couler celui de leurs propres hommes dans des conditions de vie dignes de chiens. Vous gérez le fruit d’un or pillé, de cultures écrasées par votre puissance. Nous gérons le fruit de notre bravoure, celui qui vient de notre sang et de notre révolte. A chacun de juger.

PROCUREUR: A la LOI de juger !

CALICO JACK: Puisque vos nobles passent à leur seinture des épées dont ils n’ont pas l’usage, permettez que nous promenions aussi vos lois par-dessus la jambe !

LE JUGE : Monsieur Rackham, n’en déplaise à votre grandiloquence, le simple respect de la vie humaine ne me semble pas constituer uniquement un aspect législatif.

LE PROCUREUR : Des fous sanguinaires, déguisés en justiciers idéalistes ! Vous êtes la honte des hommes de mer, Monsieur !

CALICO JACK: Et vous êtes le pantin des hommes de Terre ! une marionnette déguisée parodiant la justice. Et avec des fils si courts qu’ils n’ont aucune chance de s’emmêler et de vous autoriser la moindre liberté.

PROCUREUR : … Et le voilà philosophe…

CALICO JACK : Et pourquoi pas ? nous côtoyons suffisamment la mort, après tout !

PROCUREUR : Voilà une curieuse sagesse.

CALICO JACK : Philosopher, c’est apprendre à côtoyer la mort ou à brasser du vent.

PROCUREUR : Et voilà comment l’on galvaude la culture, Monsieur le juge ! Voilà les arguments que l’on oppose à nos valeurs, à notre noblesse et à nos Rois !

CALICO JACK : Les fabricants de sociétés prédigérées… Après, on s’étonnera qu’ils aient pas d’estomac !

 

Noir, le centre de la scène se rallume. On voit le juge, en train de plier sa robe et le procureur, qui l’observe un moment et vient le voir.

PROCUREUR: Votre honneur…

LE JUGE: Vicomte?

PROCUREUR: Je m’interroge, votre honneur. Votre attitude, au procès de ces forbans…

LE JUGE: Poursuivez…

PROCUREUR: On croirait… Enfin, ne vous méprenez pas, mais… on pourrait croire que vous êtes sensibles à leurs arguments.

LE JUGE: Leur place sur l’échafaud est réservée, Vicomte. N’en doutez pas. Ces gens ont massacré des innocents et pillé l’Espagne. Sans remords, sans pitié et sans état d’âme. Ils méritent l’échafaud qui les attend. Pour autant, Vicomte, sauf à confondre l’écoute et la complaisance nous aurions tort de ne pas prêter l’oreille à leur destin.

PROCUREUR:Des brutes, vous l’avez dit vous-même.

LE JUGE: C’est certain.

PROCUREUR: Des bandits de grand chemin. Pas différents des bandes de pillards qui arpentent le royaume, si ce n’est un décor plus exotique.

LE JUGE: Voilà une opinion tranchée… Si j’ose dire. Mais de laquelle vous me permettrez de débattre encore.

PROCUREUR: Débattre?

LE JUGE: Cette Mary Read pourrait bien avoir raison. Avez-vous lu Thomas More, Vicomte?

PROCUREUR: Ce nom ne me dit rien, je l’avoue. Cela a quelque chose à voir avec notre affaire?

LE JUGE: Pas directement. Mais « Utopia », qu’il a rédigé, apporte toutefois un éclairage nouveau aux déclarations tonitruantes de nos bouillants accusés. More y décrit une vision de société considérée idéale, par opposition à l’ordre existant, considéré comme injuste et corrompu. Voilà qui nous ramène au prétendu combat de nos pirates, n’est-ce pas?

PROCUREUR: Prétendu, vous l’avez dit vous-même. Le moyen de s’auréoler d’un panache facile, rien de plus. Une défense comme une autre.

LE JUGE: Peut-être, mais jamais aucun bandit de grand chemin ne s’était posé jusqu’ici en idéologue. Vicomte, nous assistons au développement de l’idée selon laquelle la société que nous tenons en main ne sert que ceux qui sont à sa tête.

PROCUREUR: Affaire de jalousie, rien de plus. Les sots et les ignares se sont toujours dressés contre l’ordre établi. Incapables de tout, ils rendent un système coupable de n’arriver à rien. C’est classique.

LE JUGE: Thomas More n’avait rien d’un ignare. Pas plus que John Lilburne et ses niveleurs, en Grande-Bretagne. Ils ont décapité Charles Ier, et instauré une république.

PROCUREUR: Qui s’est transformée en dictature, et la monarchie a repris ses droits. Des niveleurs, plus de nouvelles.

LE JUGE: Jusqu’à aujourd’hui. Je miserais cher sur les Caraïbes si j’avais à parier sur le refuge de certains idéologues anglais déçus de la première ébauche de leur révolution.

PROCUREUR: Allons. Nos accusés sont des brutes sanguinaires, tout simplement.

LE JUGE: C’est entendu. Et donc ils n’ont pas pu édicter seuls des règles communautaires aussi strictes et égalitaires que celles énoncées à l’audience. Ce qui me pousse à penser que quelque chose d’autre est en train de grandir, sous le drapeau noir de ces bandits.

PROCUREUR: C’est l’ombre de l’échafaud.

LE JUGE: Qui sait jusqu’où elle s’étendra?

PROCUREUR: Jusqu’aux Caraïbes, espérons-le en tout cas. Que ces bandits sachent que la justice leur garde une place sur le banc des accusés.

LE JUGE: Vous vous souvenez des mots d’Ann Bonny? « Personne à bord contre son gré ». Ce n’est pas simplement l’histoire de quelques bandes de pillards ordinaires. Et cette violence contre notre marine… Une contre-société, voilà ce qui se joue sur ces mers lointaines. Voilà ce qu’a souhaité le peuple anglais avec Cromwell et Lilburne. Voilà ce que l’on sent sourdre pas si loin d’ici, dans les campagnes de France. Des voix commencent à s’élever.

PROCUREUR: Le Roi de France les fera taire.

LE JUGE: Un peuple que l’on gouverne contre son gré est une arme que l’on retourne contre soi, j’en ai bien peur.

PROCUREUR: Soit. Si vous avez peur, laissez un autre présider ce procès.

LE JUGE: Comme je vous l’ai dit, ces trois bandits ne sont pas les révoltés qu’ils voudraient nous faire croire. Ils finiront à l’échafaud qu’ils méritent.

PROCUREUR: A la bonne heure. Nous vous attendrons pour dîner demain. J’espère que Mr De Malbéan sera des nôtres.

LE JUGE: Je viendrai, Vicomte. Je viendrai.

(Le procureur sort de la pièce).

LE JUGE: Mais si chaque paysan en colère prend une faux comme d’autres ont pris un sabre, j’ai bien peur que nous ne nous trouvions pas du bord où sera Dieu.

 

Noir, retour au bar.

MARY READ: Rien ne pouvait nous sauver.

ANN BONNY: Non, rien. Mais rien non plus ne nous obligeait à accepter passivement notre sort comme Rackham.

 

Lumière sur le centre de la scène.

CALICO JACK: Cela ne te fait rien que j’en soies là?

ANN BONNY: Bien sûr que si. Mais si tu t’étais battu comme un homme, tu n’aurais pas à mourir comme un chien.

 

Escarmouche reparaît sur scène et chante:

 

Drapeau noir.

Cette nuit est percée de mille éclats brillants

Ici, le drapeau noir a cessé de flotter

Le prix de chaque rêve s’est payé au comptant

Les territoires vierges sont des comptes de fées

Quand l’obscurité gagne ce monde minuscule

C’est notre drapeau noir flottant au firmament

Ce sont nos terres promises qui dorment pour un temps

Nos rêves ont connu bien d’autres crépuscules

Ce sont de nouvelles terres, ce sont de nouveaux phares

C’est notre drapeau noir, et lacéré, flottant

A travers lequel perce l’appel d’un nouveau vent

Ce sont des nouveaux rêves, tous ces petits points blancs

Chaque frère en partant a accroché sa larme

Sur le grand drapeau noir, où fières, flottaient nos armes

Chaque frère mourant a résumé nos drames

Imprimé ce linceul flottant sur la mer calme

Chacune de ces larmes appelle d’autres voiles

Que notre drapeau noir, encore fier, flottant

Coiffe de son symbole et attend patiemment

L’heure de repartir vers toutes ces étoiles.

 

MARY READ:Et après?

ANN BONNY: Après, fin d’une histoire. Misson et ses rêves au fond de l’océan, rattrapés par les indigènes de Madagascar à bout de patience devant ces voisins trop envahissants, et par une tempête surgie juste au mauvais moment.

MARY READ:La fin des utopies…

ANN BONNY:La fin des utopies? Ce serait mal connaître l’homme, Mary. Moitié rêveur, moitié tyran. Pour chaque tyran, une utopie, pour chaque rêveur, un tyran. C’est ainsi. La fin des pirates de notre siècle, ça oui. Nous tenions un véritable contrepouvoir, si nous nous étions alliés… Ah, les choses ne seraient sans doute pas les mêmes aujourd’hui.

MARY READ:Oui, c’est vrai. Tous nos faits d’armes provoquaient les tremblements des nations les plus puissantes, dès que nous réussisions à marcher côte à côte. Mais cela n’est jamais allé plus loin que quelques opérations coup de poing. Nous aurions pu construire autre chose. Mais nous n’avons pas suivi….

ANN BONNY: Misson. Dis-le, Mary. Non, nous n’avons suivi que nous-même. Et alors? Tu sais, si je pouvais créer un paradis, sans jamais y goûter? Eh bien, je crois que je resterais bien vivante, même en enfer. L’abnégation, très peu pour moi. Calico Jack Rackham, Rackham le rouge, ou Barbe rouge même, ces hommes font encore trembler après trois siècles d’histoire. Après tout, nous ne voguions que pour nos propres vues, c’est vrai. Mais avons-nous, finalement, fait moins avancer les moeurs que Misson et Carracioli? Qu’est-ce qui effraie le plus, d’après toi? La peur qu’une injustice ne fasse naître un rêve « d’autre chose », ou qu’elle ne donne des armes? Ce n’était pas notre intention de nous poser en redresseur de torts. Toutefois… à notre insu, que reste-t-il de nos crimes? Moitié rêveur, moitié tyran. Mais tellement interchangeables…

 

Noir, puis la scène se rallume dans la cabine de MISSON, sur la « Victoire ».

MISSON (désolé): Regarde-les brûler…

LA CORNEILLE : Fallait que ça arrive. Y nous ont toléré trop longtemps sur leur terre, les indigènes.

MISSON: Nos cabines terrestres. Elles ne pouvaient pas couler, les voilà qui partent en fumée.

CARRACIOLI: Amen! Dieu nous trouvera une autre terre d’asile.

LA CORNEILLE : Ouais. Au moins, y’en a un à qui ça conviendrait, un asile.

MISSON (s’interposant entre les deux hommes): Allons. Si nous devons rester soudés un jour, c’est aujourd’hui. Calico et sa bande ne menacent plus notre utopie, nous devons reconstruire.

LA CORNEILLE : Ouais. Dans un endroit où cet allumé se retiendra de prêcher les autochtones!

CARRACIOLI: C’est ma MISSSION!

LA CORNEILLE : Voilà où ça mène. Respectez leurs croyances, ou ça recommencera encore et encore!

CARRACIOLI: Pour DIEU et la liberté!

MISSON: Occupons nous de notre navire, bon sang! Une tempête approche!

CARRACIOLI: (Il hurle) Pater noster quae es in caelli (il s’effondre sur le pont du navire)

LA CORNEILLE : Capitaine! Nous allons droit sur les hauts fonds!

ESCARMOUCHE: Que notre mémoire vogue vers un destin moins sombre que nos carcasses, c’est tout ce qu’il nous reste à espérer à présent!

Il chante:

Libertalia

Le sang des marins se mêlait

Aux larmes, à l’horreur et aux cris

Les flots rouges à peine quittés

Déjà le drapeau noir flottait

« Victoire! » Misson, Carracioli

Fils de Provence et d’Italie

Ont guidé ton bois fatigué

Vers une Terre d’utopie

Libertalia, Terre d’espoir

Les pas encore de tes mutins

Font trembler du soir au matin

Les eaux bleues de Madagascar

Méprisant le suaire et la faux

Les lys, les roses déchargés

Le bleu du ciel, le noir de l’eau

Comme un hymne à la liberté

Un jour salé comme les larmes

Comme le sang au bout des armes

Ainsi naîtra, morbide gloire

La terreur de leurs crânes noirs

Libertalia, Terre d’espoir

Les pas encore de tes mutins

Font trembler du soir au matin

Les eaux bleues de Madagascar

Les vagues se sont refermées

Sur les sillons des rêves pirates

De nouveau les bourgeois s’empâtent

Dans les festins de leurs palais

La poussière des drapeaux barbares

Nous pourrons bien la balayer

Quand nous voudrons aller chercher

Les songes des utopies noires

Libertalia, Terre d’espoir

Les pas de tes nouveaux mutins

Feront trembler soir et matin

Les eaux bleues de Madagascar

 

 

L’accordéoniste repende le thème musical, puis cesse de jouer.

MARY READ: Ah, ça y est. La boîte à images a fini son travail.

ANN BONNY (se levant): C’est dommage, je commençais à me plaire, ici.

MARY READ (se levant à son tour): Mais il est déjà tard, et temps de rejoindre l’oubli jusqu’à ce qu’une prochaine chanson nous offre un autre espace. Les hommes de ce siècle en ont assez de nous pour le moment, jusqu’au prochain refrain ou juqu’au prochain rêve.

ANN BONNY (vers le public): Ou jusqu’à la prochaine révolte. A bientôt, vous tous. Vous vous sentez peut-être en sécurité , mais nous ne sommes jamais loin.

Elles quittent la salle, le musicien les suit un peu plus tard. Le barman reste seul dans la lumière tamisée, depuis les coulisses on entend un thème musical, le drapeau pirate se baisse et la lumière faiblit.

Noir.

 

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